[...] Le jour a chassé la nuit, les rayons obliques du soleil percent l’horizon. Il y a des rêves que l’on voulait réaliser, des lieux ou l’on voulait aller, des routes que l’on voulait emprunter, des portes que l’on voulait ouvrir. Mais trois jours avant d’être aux pieds de cette forteresse, j’en ignorais totalement l’existence.
Je suis venu seul.
Humant l’air doux comme du miel, relevant haut la tête et les yeux, le casque à la main, un peu hébété, je suis émerveillé et surtout excité à l’idée... d’en parcourir les murailles en moto.
C’est pentu mais en tirant de larges bords afin de casser la pente, je peux y parvenir. Le terrain, tassé par le passage des troupeaux, est sec et dur. L’adhérence est correcte. Il me faut éviter une large crevasse encore récemment dévorée par des ouvriers en quête de matériaux de construction, quelques gros monticules et prendre soin de rester dans l’axe de l’antique porte. Et puis avoir le réflexe, si je perds l’équilibre, de tomber en amont de la pente et ne pas essayer de retenir la moto.
Contact, première. Je suis incapable de décrire la suite.
La décharge d’adrénaline a-t-elle été puissante au point d’engendrer en moi cette impression de facilité et de simplicité évidente ? Je peux simplement dire que la moto était mes membres et que j’étais sa tête et son coeur. Après avoir franchi les lèvres ouvertes de la vieille porte, je ne m’arrête pas. Je décris un large arc de cercle, choisis le côté de muraille le plus propice et grimpe ses cinquante mètres pour atteindre le donjon. De ce point culminant, je coupe le contact. Une surprenante brise aux accents de flûte soupire et s’enfuit. Je vis un instant d’une intensité prodigieuse, l’aboutissement de ces années de voyage en moto. Depuis adolescent sur un deux-roues, c’est un moment d’apothéose ! Plus puissant que de franchir une ligne d’arrivée, aussi réconfortant que d’être de retour chez soi. J’ai la pleine conscience de l’amalgame de ces émotions déjà disparues et à jamais présentes.
Pour vraiment aller jusqu’au bout, je vais ensuite parcourir les remparts par leur sommet et voir le soleil finir d’embraser Merv l’inoubliable.
Depuis cet autre monde, bien loin de toi, je voudrais te com- muniquer un plaisir aussi intense que celui que je ressens.
J’aurais aimé que tu sois là !

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De retour au tertre le plus haut, les dévorantes flammes du moment vécu adoucies (ces braises n’en demeurent pas moins incandescentes), je parcours d’un regard panoramique l’étendue des vestiges. Contiguë, une autre muraille court vers un espace si éloigné que je ne peux en suivre son extrémité. A proximité, la panse d’une dépression referme un assemblage de mamelons désagrégés, un étang ourlé de verdure, des arbustes rabougris par des années de combat contre les durs éléments naturels. Pour y parvenir, je pénètre une piste de buissons effilochés de poils de chameaux. Dépasse un amalgame de carcasses de voitures dont un... panier de side-car ! Vapeurs résiduelles de vodka psychotrope ? Interrogatif, je m’approche. Ouf, ce side-car amputé de sa moto est bien réel !
Je profite de cet arrêt pour entamer mon deuxième litre d’eau. Il n’est pas huit heures que déjà le soleil déroule son calcinant tapis de chaleur. Sur le bord opposé du point d’eau, un acacia étend son ombrage salvateur. Attiré, je contourne prudemment un marécage piqué de roseaux, irisé d’insectes. Le fer de ma botte tinte au contact d’un tesson affleurant le sol. Retiré de sa gangue de glaise, c’est un large morceau de poterie. Mais… En voici un autre et encore un autre gros comme une assiette ! Et puis un plus loin, encore …
La courte histoire du petit poucet turkmène débouche sur un chaos de trous béants parsemés d’une multitude de céramiques brisées. Concentriquement, des ossements humains et d’animaux dispersés comme pour éloigner le mauvais sort. De la tombe la plus proche, fraîchement pillée, s’infiltre lentement l’eau boueuse du marais. Aux abords, je devine l’empreinte de récentes traces de pas. Quel incroyable carnage ! Tout est saccagé ! Sauvagement détruits, il y a là des dizaines de vases éventrés, coupes, ustensiles, ossements, de toutes longueurs, de toutes tailles. Au fond de la sépulture, juste avant que l’eau ne le recouvre, un crâne humain encore dans sa terre. J’imagine le squelette bondissant hors de sa tombe : « Sauve-moi d’une seconde mort étranger ! ». Mais non, je n’hallucine pas. Seule s’impose une bien piètre réalité. Consterné, je reste à contempler l’enfouissement du tombeau [...]
Ce journal retrace les 24 000 Km parcourus au guidon de ma moto, à travers neuf pays de la France à l’extrême Est de la Chine. Pays traversés : France, Italie, Grèce, Turquie, Iran, Turkménistan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Chine.