[...] Dissimulée dans les replis du massif de l'Elbrouz, aux sommets acérés culminant à quatre mille mètres, la vallée d’Alamut abritait autrefois une forteresse réputée invulnérable. Bien qu’au treizième siècle ses défenseurs se soient rendus sans combattre à l’armée mongole commandée par le petit fils de Gengis Khan, la légende retient l’histoire d’une faction fanatique excellant dans le meurtre de dignitaires politiques, militaires et religieux. Il s’agissait d’une secte, fondée, organisée et com-mandée par Hassan ibn al-Sabbah, le Vieux de la Montagne, prophète à ses heures, qui manipulait ses adeptes en leur promettant, à la condition d’une aveugle obéissance, de rejoindre le fantastique paradis réservé aux croyants. Afin de parfaire leur endoctrinement, le maître leur faisait faire un petit tour dans le verdoyant jardin secret de la forteresse, après avoir pris soin de les droguer au haschisch, et ensuite les persuadait sans peine qu’il avaient entr’aperçu le lieu de toutes les félicités éternelles : un jardin merveilleux où s’ébattaient une multitude d’houris, vierges de l’Eden musulman destinées à combler tous leurs désirs. Sortis de leur torpeur et retombés dans la médiocrité d’un fade quotidien, les hashischins (par dérivé les assassins) perpétraient allègrement quantité d’attentats et meurtres, portés par l’illusion qu’une issue fatale leur ouvrirait à jamais les portes du jardin de l’Au-Delà.
Parvenir à ce lieu mythique représente une destination bien séduisante. Un seul petit problème : elle ne figure sur aucune carte en notre possession... Alors, pas d’autre choix que de faire confiance aux autochtones !
Après nous être renseignés auprès des habitants sur la direction de la vallée d’Alamut, et avoir obtenu différentes indications de trajets aussi confuses que contradictoires, un parcours semble plus particulièrement se dégager : à partir de Ramsar, rouler vers l’ouest sur une distance de vingt kilomètres, bifurquer à Gaskari et se diriger plein sud vers Heskevar. Aucun problème pour suivre la piste, dans un premier temps. Puis s’enchaînent des vallées peuplées de minuscules bourgs aux constructions en tôles rouillées, des cols aux virages serrés enveloppés d’un brouillard épais et froid. Brusquement, la route goudronnée cède le pas à une piste glissante creusée de profondes ornières remplies d'eau. Une reconnaissance à pieds sur une centaine de mètres pour s’assurer que l’asphalte ne reprend pas après le virage suivant, encore un... Non, cette piste est impraticable. Le soleil infléchit déjà sa course et l’air est glacial. Il faut renoncer et retourner à l’hôtel… [...]
[...] Le jour suivant, nouvelle tentative : toujours en partant de Ramsar, – si cet essai se solde par un nouvel échec, je passe mon tour pour les prochaines courses ! – prendre à l'est sur dix kilomètres, exactement dans la direction opposée de la veille, et bifurquer au sud vers le village d’Heskevar... Qui demeure introuvable dans ce labyrinthe de routes s’entrecroisant. Alors, demander encore et encore à des passants si...
Un automobiliste freine brutalement.
— Voici la route qui y mène. Mais c’est déconseillé d’y aller !
— Ah bon, pourquoi ?
— La route est très mauvaise, ce n’est qu’une piste impraticable. Si j’étais vous (mais il ne l’est pas), je ne prendrais pas un tel risque.
— Ah bon, même au volant de votre puissant 4x4 ?
— Ca va pas non ? surtout pas avec mon 4x4, je ne suis pas fou !
— …
Coupant net ce dialogue au discours insensé : « abîmer mon 4x4, non mais ?! », l’intrépide pilote redémarre en trombe. Serein, je le regarde s’éloigner. Le plein d'essence, des provisions, de quoi bivouaquer, m’offre la perspective de poser mes roues sur les pas du célèbre Marco Polo. La folie serait de ne pas y aller ! Et chacun voit folie à sa porte. [...]
[...] Il faudra deux jours pour traverser ce massif. Deux jours au coeur d'un Iran rude par son relief et sa météo, merveilleux par ses paysages et généreux par ses habitants. Alors allons-y !
Forêts épaisses et humides, le brouillard s'installe. La route goudronnée, parcourue sur quarante kilomètres, laisse place à de la belle piste damée. Malgré des montées et des descentes importantes, il n'y a pas de difficultés majeures. La maîtrise de la conduite – que dis-je du pilotage ! – sur terre d’un gros trail chargé pour le voyage est cependant nécessaire.

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Formes fantasmagoriques émergeant de la brume : des hommes. Surpris, ils conservent leur amabilité et l’attroupement est quasi instantané. Les enfants sont apeurés et les femmes restent à distance. Convenance et méfiance... Les motos – les Iraniens en sont fous –, notre équipement et surtout notre présence les interrogent. Ma main leur répond en visant la direction de l’est : « China, China ! ». Comme pour s’assurer d’être bien éveillé, un vieillard recroquevillé par le temps me scrute attentivement de bas en haut avant de me toucher timi-dement le bras. Son visage ridé se fend alors horizontalement découvrant ses gencives édentées. Je souris en retour. Son regard brille d’une interrogation : « Si loin, au bout du monde ? ». J’y réponds en hochant affirmativement la tête. Gravement, s’inclinant cérémonieusement, le vieil homme porte sa main droite sur son cœur. Je le remercie en joignant les miennes, espérant la réalisation de ses voeux. Nous avons perçu l’aura de ce moment d’humanité, du simple échange, sans parole, simple, vrai.
De longues heures à rouler au pas, aveugles dans un brouillard compact, les vêtements de pluie trempés laissant pénétrer l’humidité. Il faut éviter les amas de neige dangereusement hauts et les ruisseaux gelés au flux pétrifié transformés en patinoire. Une trouée de lumière : son épicentre est d’une clarté éblouissante à se frotter les yeux. L’esprit des montagnes rend forme au paysage. Un soleil éclatant, un ciel bleu pur, tranche sur les sommets enneigés. Jouxtant la piste serpentant à flancs de montagne, les nuages comblent le vide des vallées.

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La suite de ces deux journées peut sembler presque banale tant le voyage écrit facilement son histoire. La rencontre avec un vieil homme boiteux qui nous offrira souper et campement. Puis, en continuant notre route, le franchissement d’une rivière sur un pont brinquebalant qui forgera cet instant en amusant souvenir.
Enfin, voici la légendaire Alamut. Surplombant le panorama, je lève les yeux au ciel, embrasse toute l'étendue bleue, puis scrute avec minutie la vallée. D’une tour effondrée court un pan de mur d’enceinte résistant encore, le reste n’est plus qu’un squelette aux os éparpillés. J’espère encore les traces d’un jardin verdoyant, évanoui dans les arcanes du temps et le sol rocailleux.
Alors, j’imagine…
Un havre de verdure bourdonnant de vie dans un air au goût de miel. Un doux soleil chauffe les corps de courtisanes alanguies paressant parmi les parterres de fleurs. Le chant du rossignol accompagne le babil de l’eau jaillissant de sources limpides qui transportent des pétales de roses au délicat parfum. Des joyaux tapissant le fond des ruisseaux renvoient tout l’éclat de cette belle journée... Une main diaphane me tend une coupe emplie de l'exaltante ambroisie. Les cieux acclament la nouvelle déité, me voilà immortel !
L’illusion a pu être parfaite. Le vieil homme machiavélique était parvenu à transformer les portes de l’enfer en jardin d’eden. Et même si les ruines du château sont symboliques, elles ont été le prétexte à un sacré périple et surtout m’ont ouvert les portes d’un rêve merveilleux. J'en avais presque oublié que pendant ces deux jours, je m'étais juste débotté... [...]
Ce journal retrace les 24 000 Km parcourus au guidon de ma moto, à travers neuf pays de la France à l’extrême Est de la Chine. Pays traversés : France, Italie, Grèce, Turquie, Iran, Turkménistan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Chine.