[...] Partis de Malatya au matin, nous roulons en direction du sud-est pour rejoindre le mont Nemrut (Nemrut Dagi en Turc) et visiter le mausolée du Roi Antiochos. Une route quasi sans circulation, parfois en travaux, mais toujours en mauvais état. Il y est facile d’y rouler avec un trail et cela demeure même réalisable avec une moto routière. La piste serpente le long de montagnes désertiques traversant de petits hameaux poussiéreux bordés de potagers. Chaque parcelle irrigable est cultivée. L'aridité des montagnes contraste avec ce vert outrancier, presque provocateur, qui colore ce paysage sec et rocheux, se découpant sur un ciel bleu profond. Seuls de grands oiseaux (la région est un lieu de prédilection pour les ornithologues), aigles, vautours, percent l’azur d’un ballet concentrique. A mon arrivée au détour d’un virage, un rapace posé sur un rocher surplombant la vallée s’interroge sur mon approche. Puis, d’un puissant battement d’ailes, il plonge de son promontoire et prend son envol. Je peux admirer l’adresse et la majesté de son plané. Profitant d’un courant ascendant, le voilà surgissant de la falaise. Il me survole en me jetant un cri strident et s’éloigne.
Pff… dans cette région empreinte de mythologie, et bien que je ne sois pas Prométhée (qui d’une motte d’argile créa les humains et fut puni par Zeus pour leur avoir donné le feu), je n’aimerais pas croiser l’Aigle du Caucase (mais non, il a été tué par Héraclès !) qui pareillement au phénix…
Ca y est, je me déconcentre ! Signe qu’insidieusement la fatigue s’installe. Je me ressaisis en aspirant goulûment au tuyau de ma gourde dorsale. Je dois dire que malgré les cols culminants à près de deux mille mètres, il fait une chaleur accablante. Je me suis pourtant séparé de ma foutue protection dorsale qui me donnait l’impression d’être un chewing-gum fondant sur une plaque électrique. Rien n’y fait.
Album photos "Turquie"
Dernier col, la route hasardeusement bitumée laisse place à une piste caillouteuse louvoyant pour casser l’abrupte pente qui mène au sommet du Nemrut Dagi. Culminant à deux mille cent cinquante mètres d’altitude (plus près de toi mon Dieu), c’est sur cette montagne des monts Ankar, haute et pointue, que Mithridate (le père d’Antiochos) commença à bâtir un tumulus funéraire. Couronnant la cime, en continuité avec le degré d’inclinaison, le tertre conique construit de milliards de cailloux accumulés sur cinquante mètres de haut et cent cinquante mètres de rayon abrite la chambre funéraire encore inviolée d’Antiochos (69 à 31 avant J.C.). Souverain du petit royaume (dont la dynastie ne dépassa pas un siècle) de Commagène, il côtoya l’Empire romain et Parthes en guerre pour l’appropriation de l’Orient Helléniste. Allié des Romains qui l’avaient reconnu comme roi, Antiochos reçut en récompense de son allégeance une partie de la Mésopotamie et de la vallée de l’Euphrate. Se réclamant héritier de dignitaires Perses et Macédoniens, Antiochos instaura le culte du roi-dieu et construisit un véritable hiérothéséion (sépulture sacrée, ce qui s’impose comme une évidence lorsqu’on est un dieu…)
Nous parvenons à la première terrasse, celle du levant, plutôt décevante avec ses statues redevenues d’informes rochers. En contournant le sanctuaire afin d'accéder au podium ouest, s'offre à la vue un chaos de blocs de pierre d'où émergent d'énormes têtes de statues. Leurs cinq corps colossaux haut de huit à dix mètres, étêtés par des tremblements de terres successifs, trônent assis côte à côte dans un mini panthéon : Apollon, près du royaume de Commagène représenté sous les traits de la séduisante à deux titres Fortuna-Tyché, (« fortune et hasard », j’aime !), puis Zeus-Ahura-Mazda (qui envisage pendant un moment de traiter les humains selon leurs propres méthodes mais qui - magnanime ? - envoie Pandore) à côté d’Antiochos (dieu siège avec les dieux !) et d’Héraclés (je comprends maintenant que l’aigle se soit enfui !). Je reste longtemps à observer ce curieux amalgame de courants d’influences, de pensées et de croyances. Mais au final, c’est la marque anonyme du coup du burin sur une face cachée qui m’interroge le plus. Je me dis que sans ce tombeau ce roitelet ne serait connu que par quelques érudits…
Album photos "Turquie"
C’est maintenant dans mon souvenir que je recherche l’instant unique du vécu. Et l’évocation ne vient pas du tombeau, ni des imposantes statues mais de la grandeur et de l’isolement du site. La vue y est grandiose, immense. De ce point dominant, j’aperçois nettement la chaîne de montagnes du Taurus. Dans la vallée, l'Euphrate, berceau de nombreuses civilisations, s’éloigne pour alimenter la Syrie. Un silence monastique, véritablement envoûtant, règne. Je ressens un intense sentiment de plénitude. Attendre le coucher du soleil qui va enflammer les statues de ses derniers rayons... Dans un instant il fera nuit. Il fait déjà froid…
En redescendant la piste sur mon DR pour rejoindre l'hôtel modeste (très modeste !), le phare perce la nuit d'un jour pas encore complètement éteint. Nous sommes le quatorze juin deux mille cinq. [...]
Ce journal retrace les 24 000 Km parcourus au guidon de ma moto, à travers neuf pays de la France à l’extrême Est de la Chine. Pays traversés : France, Italie, Grèce, Turquie, Iran, Turkménistan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Chine.